Naly Gérard mars-avril 2004

Avec E muet, Julie Bérès invite à « perdre connaissance » dans un voyage sensitif, guidé par des souvenirs météores. Une traversée fantasmagorique en forme de poème visuel

En quelles sphères notre esprit vogue-t-il lors d’une expérience de coma ? Avec E muet, Julie Bérès nous plonge dans un univers où les frontières entre passé et présent, fantasme et réalité, corps et objets s’annulent. Nous suivons les divagations d’un homme (P.), perdu dans les limbes de l’inconscience, fil conducteur de cette traversée fantasmagorique. La vidéo, la manipulation de la matière et du son, le chœur des comédiens, la lumière… tissent un univers nébuleux, néanmoins précis. Pas de récit linéaire, ni de cohérence rationnelle mais une logique souterraine qui emprunte au surréalisme. Les souvenirs affluent, fossilisés dans le sédiment des sensations, composant des tableaux à la fois étranges et familiers. Autant d’épisodes prosaïques vus à travers le prisme de la mémoire émotive, où pointe en filigrane l’univers hospitalier. En proie à cette réminiscence des sens, le personnage central devient lui-même objet, tandis qu’autour de lui, les choses prennent vie de manière onirique. (…) Des souvenirs météores jaillissent sur des écrans éphémères. De la matière, émane une mémoire enfouie. Celle-ci, comme en suspension, se cristallise sur ces membranes de plastique, que l’on peut lire comme une métaphore de la conscience. Le texte réduit à quelques leitmotivs est avant tout matériau. Avec le son du plateau, David Segalen compose en direct une brume sonore rythmée par le souffle et le monologue de P., où affleurent les rires et des bribes de phrases. Toute une musique intérieure qui nous immerge dans la dérive hypermnésique de cet homme. Julie Bérés a voulu laisser une grande liberté dans l’interprétation d’E muet. Le regard singulier des spectateurs, actifs dans la construction du spectacle, est un enjeu central. « Le public de théâtre s’attend à une narration et veut qu’on lui donne des clefs, alors que face à de la danse contemporaine, par exemple, il est plus ouvert. Ici, il n’y rien à comprendre. J’ai voulu offrir une trame dramaturgique forte, une partition musicale, un espace de projection pour les images mentales des spectateurs. A eux de voyager dans leur propre écriture du spectacle. » De fait, ce poème visuel, qui rend palpable les sables mouvants de la mémoire, nous renvoie à nos propres souvenirs, ces enchevêtrements de sensations, de traumatismes, de fantasmes… qui font la substance insaisissable de nos identités.

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