Cathy Blisson Telerama n° 3011 - 29 septembre 2007

Et si, pour une fois, on mettait en scène les vieux, leurs fantômes, leurs fantasmes ? La jeune Julie Bérès a osé.

Julie Bérès a un profil de vainqueur moderne : jeunesse (elle a 35 ans), beauté (un physique de comédienne, et avec du chien), dynamisme (sa première mise en scène a été accueillie à Chaillot), soit tous les signes extérieurs de réussite sociale. Elle ne s’en trouve pas pour autant exemptée d’interrogations sur l’exclusion ou le « devenir vieux ». Sa dernière création l’a amenée, deux mois durant, dans une maison de retraite. Elle y a rencontré et filmé des vieux - le terme « personnes âgées » lui tombe des lèvres -, a fouillé avec eux leur mémoire, a apprivoisé leur langage, leurs langueurs, leurs langues de vipère. Autant de mots qui nourrissent le spectacle On n’est pas seul dans sa peau (et qui réapparaîtront en écho dans un surprenant documentaire...).

Du haut d’une maison de guingois, Rose, héroïne vieillissante, nous transporte simultanément à trois âges de sa vie - un âge par étage. On la retrouve, plus jeune, au rez-de-chaussée et au jardin, où les fantasmes se superposent aux fantômes, et les voix se distordent. Rose a été rock star (ou pas ?), vit dans une solitude ouatée, pèle des kilos de patates, menace de s’abreuver à son aquarium. Elle grogne, soliloque, danse, rivalise d’acrobaties, revit le passé à tous les paliers, dans des miroirs ou sur fond de vidéos. Sa voix enfle et se brouille, sa vue se trouble et la nôtre à sa suite. Sans un gramme d’angélisme, Julie Bérès construit un onirique portrait de femme et chorégraphie un voyage intérieur dans les arcanes d’une mémoire qui se perd, phobie ma jeure des temps présents. Que reste-il alors de l’identité qui va avec ? Ici, de tendres et fantasmagoriques images sonores. Et des instantanés de vies de vieux, révélés par un regard singulier.


Jean-Marc Adolphe, Décembre 2006 Dans son nouveau spectacle, Julie Bérès met en scène, avec un tact affûté et une poésie toute en jeux de plans, les vertiges du vieillissement. Eminemment poétique et justement politique.

On n’est pas seul dans sa peau est le dernier spectacle de Julie Béres, que j’ai vu à la Comédie de Reims ; le dernier spectacle, parce qu’il y en au d’autres avant : Poudre ! (2001 au théâtre national de Chaillot) ; ou le lapin me tuera (2003 au théâtre Paris Villette) ; e muet (2004 au théâtre national de Chaillot) Cette création nous parle entre autre de la vieillesse, de la perte de la mémoire et de la solitude. Vous parlez d’un sujet de spectacle ! Julie Bérès explique avoir rencontré des sociologues et des gériatres pour préparer ce spectacle et avoir pris le temps, avec une scénariste, Elsa Dourdet, d’une « période d’immersion d’un mois réalisé en maison de retraite ». « J’avais besoin d’être confrontée au réel », ajoute t-elle ; « c’est seulement ensuite que nous avons imaginé un scénario ». Pour autant, On n’est pas seul dans sa peau n’est en rien du « théâtre documentaire », et c’est précisément ce qui en fait tout son charme : comment cette confrontation au réel est-elle devenue une forme poétique, autrement dire une errance intérieure dans laquelle nous entraînent ce collectif artistique ? C’est une vraie écriture scénique, serrée sur un propos et à la fois polyphonique, où la narration s’éclate sans jamais se perdre, tissée de voix, d’images et de sons qui résonnent formidablement les uns avec les autres A l’étage en-dessous, c’est encore elle, mais avant, justement, jeune femme ivre de concerts et pas seulement ; et encore avant, jeune fille à la chevelure rousse jouant à la balançoire. Plan sur plan, les différents âges de la vie s’engendrent et se répondent, bonheurs et déboires entrelacés : pas mal de déboires, mais aussi de la jouissance aussi dont il reste quelque chose sous la peau flétrie « si je fermais les yeux, je ferais peut-être l’amour… ». Et tout ceci est amené par des jeux d’images fugaces –des réminiscences-, et par un formidable travail de voix, tantôt nues, tantôt sonorisées, assourdies, éloignées, ou parfois presque hurlantes.

Tout le spectacle, au fond, est conçu comme un miroir qui, en reflétant tout ce dont il a pu être le témoin, renverserait et étalerait les perspectives, les organisant à sa guise. Vient un âge, peut-être, où la mémoire ressemble à cet étrange miroir susceptible de renvoyer, déformées, condensées ou diffractées, quelques-unes des images emmagasinées. Un bruit de fond, un bruissement visuel. A la fin de On n’est pas seul dans sa peau, après avoir donné tant de vie(s) à un imaginaire possible, Julie Bérès réintroduit le réel, par le truchement d’un film assez court, avec des séquences filmées en maison de retraite ; portraits de femmes qui sont dans cette perte, et dont la vie est encore pourtant si belle. L’une d’elles évoque clairement la liberté qu’elle se donne de pouvoir éventuellement mettre fin à ses jours, et c’est beau. Une autre, corps svelte, engage une danse, ébauche un geste de taï-chi, cherche encore à « caresser la tête du tigre », et c’est beau. Une autre encore enfouit son visage dans le lit, demande qu’on la laisse dormir, et c’est beau.

On l’a compris On n’est pas seul dans sa peau est un spectacle politique, qui touche juste. Car questionner le devenir vieux de notre société, c’est questionner les mémoires individuelles et collectives qui se façonnent aujourd’hui, et de comment ça se fabrique et ça se cultive, une mémoire.


15 octobre 2005*, par Bruno Masi

"(…) Avec On n’est pas seul dans sa peau, Julie Bérès et la compagnie Les Cambrioleurs évoquent la longue déliquescence du cerveau et des membres saisis par la vieillesse. C’est une étape de travail que la metteure en scène propose de découvrir ce week-end : le spectacle ne sera définitivement créé que dans quelques mois, à Chalon-sur-Saône. Mais déjà les éléments essentiels de cette errance solitaire semblent présents sur le plateau. Arthrose. Une cabane s’extirpe de l’obscurité à mesure que ses occupants prennent la parole ou sortent des placards. Deux corps, bouffis par le poids et déformés par l’arthrose, vaquent sur un plancher incliné. Une troisième silhouette, tout aussi rongée et maladive, sort de terre : c’est une marionnette aux cheveux blancs filandreux et au dos voûté. Elle se traîne sous un auvent, qu’une pluie de patates vient marteler. A côté, une image ondoyante rappelle la surface d’un lac où chaque figure qui oserait s’y refléter en sortirait irrémédiablement tordue. Comme dans E Muet et Poudre !, ses deux précédentes créations montées à Chaillot (la jeune dramaturge y questionnait l’expérience du coma et les réminiscences de l’enfance), Julie Béres élabore une composition picturale où le jeu d’acteur, l’usage modéré de la vidéo et les lumières s’imbriquent avec finesse. Les corps perclus de rhumatismes et les voix fragiles qui ne s’adressent plus qu’à elles-mêmes sont les marques visibles d’une humanité en fin de parcours. Ainsi mises en scène, la vieillesse et la perte de mémoire qui en résulte apparaissent aussi cruelles qu’irrémédiables."

* article paru suite à la présentation d’une étape de travail dans le cadre du festival 100 Dessus-Dessous

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